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Éditions du Sous-sol, 2015 (128 pages)

Ma note : 16/20

Quatrième de couverture …

Engagée en 1887 au journal New York World du célèbre Joseph Pulitzer, Nellie Bly se voit confier une mission pour le moins singulière : se faire passer pour folle et intégrer un asile, le Blackwell’s Island Hospital à New York. Intrépide, courageuse et soucieuse de dénoncer les conditions de vie des laissées-pour-compte, elle accepte le défi et endosse le rôle. Elle reste dix jours dans l’établissement et en tire un brûlot. D’abord publié en feuilleton, ce reportage undercover met en lumière les conditions épouvantables d’internement des patientes ainsi que les méthodes criminelles du personnel. L’œuvre de Nellie Bly, jusqu’alors inédite en France, marque la naissance du journalisme dit infiltré et préfigure les luttes pour l’émancipation des femmes.

La première phrase

« Le 22 septembre 1887, le World me donna pour mission de me faire interner dans l’un des asiles de fous de New York. »

Mon avis …

Elizabeth Jane Cochrane (dite Nellie Bly) est née en 1864 en Pennsylvanie. Destinée à devenir gouvernante ou demoiselle de compagnie, Elizabeth se refuse à ce destin et se tourne vers l’écriture à l’âge de 16 ans. En 1880, elle part pour Pittsburgh chercher du travail. Sous le pseudonyme de Nellie Bly, elle écrira pour le New York World, journal à sensation de l’époque. Il faut dire que via sa profession, la jeune femme n’hésitera pas à se lancer dans de folles aventures. Voyage de six mois au Mexique. Immersion dans un asile d’aliénées. Et même un tour du monde en 72 jours (pour battre le record de Phileas Fogg, héros du grand Jules Verne) ! Par son courage, et sa détermination à échapper au destin souvent bien tracé des femmes de son temps (faire un beau mariage, avoir des enfants), Nellie Bly reste une figure de l’émancipation féminine.

Quelle lecture édifiante ! Si j’avais déjà rencontré Nellie Bly via le second tome des Culottées, je ne m’attendais pas à une lecture aussi prenante (mais également glaçante). Cet ouvrage se divise en trois parties. La première est consacrée aux écrits de notre journaliste relatant son expérience en tant que patiente au Blackwell’s Island Hospital. Nous retrouvons ensuite Nellie Bly dans deux reportages beaucoup plus concis : Dans la peau d’une domestique (Elizabeth se fait passer pour une jeune femme recherchant un poste de nurse ou de femme de chambre) ; Nellie Bly, esclave moderne (où l’auteure découvre avec horreur les conditions de travail des ouvrières d’une fabrique de boîtes).

Par sa volonté de faire changer les choses, Nellie Bly se montre on ne peut plus touchante. Il faut savoir que suite à la publication de 10 jours dans un asile, le budget alloué aux hôpitaux psychiatriques a été augmenté de manière considérable aux États-Unis.

Dès les premiers chapitres, le lecteur se surprend à découvrir combien il était aisé à l’époque de se retrouver, malgré soi, interné dans un asile psychiatrique. Parmi les compagnes d’infortune de notre journaliste, nous retrouvons ainsi une jeune femme envoyée en cure pour se remettre d’une longue maladie ou encore une étrangère ne parlant et ne comprenant pas un seul mot de français (sans doute ne savait-on pas à qui confier cette jeune fille pauvre !). Au Blackwell’s Island Hospital, les conditions de vie sont également effroyables. Courants d’air. Nourriture avariée et trop peu abondante. Hygiène plus que douteuse. J’ai trouvé la scène du bain particulièrement terrible (et difficile à lire) : à la file, les patientes se devaient d’être plongées dans de l’eau glacée pour être récurées. L’eau n’était bien sûr pas changée.

J’ai également été surprise de découvrir l’attitude des soignants. Les infirmières sont ainsi décrites par Nellie Bly comme étant particulièrement violentes. De la violence verbale (insultes et mépris envers les patientes) mais également de la violence physique (coups, claques). On peut alors se demander comment ces employées faisaient pour ne pas ressentir de culpabilité dans l’après-coup. Du côté des médecins, le bilan n’est pas non plus très glorieux. Si ces derniers n’avaient pas connaissance des conditions de vie des patientes, ils n’avaient pas forcément l’air de s’en préoccuper pour autant. Il est aussi terrible de s’apercevoir que pas une seule fois la supercherie de Nellie Bly n’a pu être découverte. Même si la jeune femme faisait tout pour qu’on la pense malade (mimiques faciales, propos incohérents), lors des consultations le médecin préférait parfois flirter avec l’infirmière plutôt que porter son attention sur les présupposées malades.

J’ai donc trouvé cette lecture particulièrement édifiante. Elle nous montre combien la médecine de l’époque manquait cruellement de moyens, mais peut-être aussi de connaissances (la psychiatrie n’en était alors qu’à ses balbutiements). Aussi, si certaines femmes arrivaient à l’asile saines d’esprit il n’était pas rare qu’elles finissent par tomber réellement malades. J’ai également apprécié découvrir la personnalité de Nellie Bly, qui se montre on ne peut plus passionnée par son métier. À seulement 23 ans, on ne peut qu’admirer cette toute jeune femme tant elle met d’énergie à dénoncer les conditions déplorables d’internement proposées par ces établissements dont on ne sortait finalement que très rarement. Sa plume se fait également plutôt accessible. J’ai donc très envie de la retrouver. Peut-être avec son Tour du monde en 72 jours ?

Extraits …

« Nous gelions littéralement sur place ! Le vent sifflant qui entrait par les fenêtres ouvertes nous bleuissait le visage. Au bout d’un quart d’heure, une infirmière vint ouvrir la porte. Nous nous y engouffrâmes pour nous retrouver au pied d’un escalier. Là encore, il fallut patienter un long moment devant une fenêtre ouverte.
“Ces infirmières sont imprudentes de laisser des femmes si peu vêtues attendre comme ça dans le froid”, observa Miss Neville.
Je jetai un regard catégorique aux créatures toutes grelottantes et ajoutai d’un ton catégorique : “C’est d’une brutalité sans nom.” »

« “Que Dieu leur vienne en aide ! souffla Miss Neville. Elles me font trop peur, je ne peux pas les regarder.”
Elles disparurent à leur tour, mais d’autres arrivèrent, toujours plus nombreuses. Comment imaginer pareil tableau… D’après un médecin de l’asile, mille six cents personnes sont enfermées sur Blackwell’s Island. »

Reportage lu dans le cadre d’une lecture commune avec Fanny, son avis est à découvrir ici

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